La rencontre entre HAPPYLOVERS et Frédéric Beigbeder s’est imposée comme une évidence, particulièrement suite à la lecture de son dernier roman, Oona et Salinger (Grasset, 2014). Sa voix y est (presque) tue et pourtant, c’est bien son œuvre la plus parlante. Il convenait alors, de discuter.

S’en est suivi un pow wow sur l’amour, la vie, les choix à faire tourner la tête, les chevaliers et les princesses, la nécessité perpétuelle et primordiale de rire aux éclats, d’être émerveillé, de tomber amoureux à ne jamais se relever, de dire « je t’aime », de dire « je te déteste », d’embrasser l’ennui autant qu’on le trompe, d’être beau mais d’être vrai, de rêver et rêver toujours, d’être immortel… et surtout, tant que bien faire se peut, de s’efforcer de ne jamais grandir.

 

Caroline Almazov pour HAPPYLOVERS : La thématique amoureuse est omniprésente et persistante dans votre biblio, même dans certains de vos livres qui n’en font, à priori, pas l’objet. Dans votre dernier roman, Oona et Salinger, on vous découvre un romantisme foudroyant. Votre cynisme se fait moins loquace. Avez-vous toujours été romantique ou l’êtes-vous devenu ?

 Frédéric Beigbeder : Tous les êtres humains sont romantiques. Tomber amoureux est la plus belle chose au monde. Le problème c’est que notre société détruit et rend compliquée la construction d’un couple sur une longue durée. Elle rend presque impossible le mariage, la fidélité. Ça a peut-être toujours été ainsi, mais je pense que les hommes, comme les femmes sont très romantiques à la base. La vie, ensuite, en fait des cyniques parfois.

Quand on se fait larguer, qu’on est déçu, qu’on tombe amoureux d’une fille qui s’en fout ou au contraire qu’on est aimé par quelqu’un qui nous étouffe… C’est en vivant ces expériences complètement désastreuses qu’on finit par devenir un affreux vieillard pessimiste et revenu de tout.

Il semble que le chemin inverse se soit produit en ce qui vous concerne. A travers votre dernier roman, vous laissez entrevoir beaucoup plus de possibilités d’une histoire réellement vécue, sans retenue, les deux pieds dedans.

 Peut-être que c’est l’âge, l’expérience. A 20 ans j’étais probablement fasciné par des apparences. J’avais une vision un peu puérile de l’amour, des femmes .Vous avez le prince charmant, nous on a aussi, d’une certaine façon, la belle au bois dormant. On l’associe à une fille sublime qu’on va réveiller, sauver, épouser…

Vous pensez qu’il faut sauver les femmes ?

 Non c’est juste que moi j’ai souvent été attiré par des filles à problèmes, un peu névrosées, invivables, compliquées, méchantes, insaisissables…

Vous semblez atteint du syndrome du sauveur.

 Vous savez on ne s’ennuie jamais avec ces filles-là. On a peur de s’ennuyer avec des filles qui nous veulent du bien. En revanche les femmes fatales nous fascinent. Je pense en fait qu’il faut passer par un certain nombre d’échecs amoureux avant de pouvoir réaliser la chance qu’on a de rencontrer quelqu’un de simple qui veut votre bien, l’accepter et ne pas trouver ça chiant.

Vous avez tout à fait raison quand vous dites que l’amour est mon sujet central. Pour moi il n’y a que ça d’intéressant dans les livres. S’il n’y a pas un personnage féminin fort, une passion amoureuse, au bout d’un moment je m’emmerde. Pour moi il faut qu’il y ait un peu de lumière, de rêve.

Mais attention, le mot romantique est très noir. Quand tu dis à quelqu’un « Ah, tu es un grand romantique ! », ça ne veut pas dire qu’il sera heureux.

En venant, je me disais que si on vit une histoire vraiment triste, qui n’a pas marché, il faut le prendre comme une chance. Il y a beaucoup de gens qui ne souffrent jamais et qui ont des vies très ennuyeuses.

N’existe-t-il pas d’ailleurs un proverbe : « Mieux vaut souffrir d’avoir aimé que souffrir de n’avoir jamais avoir aimé » ?

 Bien sûr ! Je crois que l’erreur c’est de croire qu’en tombant amoureux, on va rencontrer le bonheur, alors que ce sont deux notions très, très éloignées.

 En parlant de notions éloignées, faites-vous la différence entre « être amoureux » et « aimer », en tant qu’écrivain, en tant qu’homme ?

 Je ne sais pas. Oui, on dit souvent ça. D’ailleurs dans L’amour dure trois ans, j’en parle. Au début d’une histoire, il y a l’état amoureux. On a des papillons dans le ventre, c’est la cristallisation Stendhalienne. Une personne sans intérêt devient un joyau unique au monde et ne vient ensuite que le vrai amour avec un grand A… C’est quelque chose de plus solide, mais moins immature, moins…

Magique ?

 Moins magique, plus accessible.

Plus réel, donc ?

 Plus réel, certainement, oui… Je le dis dans L’amour dure trois ans et je le redis ici et maintenant, ça me fait chier moi, cette idée-là ! Je préfère entretenir l’état amoureux par différents moyens.

Comment est-ce qu’on entretient l’état amoureux alors ?

 S’éloigner, ne pas être tout le temps collé, avoir un jardin secret, laisser l’autre indépendant. Faciliter une sorte de jeu de séduction qui peut durer toute une vie. Je rêve de ça. Je ne veux pas moi, renoncer et me dire que le grand amour est un truc très plan-plan. Je déteste cette idée ! Je veux rester débile, intimidé et mal à l’aise avec la personne aimée. Je n’aime pas l’idée de confort.

Ne pensez-vous pas que c’est un peu compliqué à obtenir, que c’est une exigence envers l’autre d’une certaine façon ?

 Oh, c’est une utopie ! Je n’y suis jamais vraiment parvenu. J’en suis à 2 divorces…. Maintenant, je suis plutôt heureux mais pour entretenir ce sentiment, il faut une insécurité et donc ça passe par des périodes où on s’engueule ! (Rires)

 C’est vrai que quelque part, si on ne s’engueule pas du tout ça suggère une petite part d’ennui.

 Je me rappelle d’une phrase de Jean-Dominique Bauby, le héros de ce livre Le scaphandre et le papillon. C’était un type très brillant et très amusant. Je lui avais demandé quel était son conseil pour rester avec quelqu’un, j’avais divorcé quand je l’ai rencontré. Il m’a dit «  Il faut trouver quelqu’un avec qui tu aimes t’ennuyer ».

Pas mal !

 C’est très fort ! Mais je n’ai jamais trouvé ça. Je n’ai jamais accepté l’ennui moi. Je suis ennuiphobe.

Ça tombe bien que vous me parliez de ça. Hormis le dernier, il ressort à travers vos livres, un sentiment d’ennui traduit par ce cynisme persistant, lequel vous a parfois valu d’être qualifié de snob.

Aujourd’hui, vous êtes moins snob. Vous vous ennuyez moins ?

 (Rires) Il y a toutes sortes de moyens de fuir l’ennui. Passer son temps à regarder des séries TV, lire des livres, voyager, se droguer, boire…L’être humain passe son existence à trouver des solutions pour ne pas s’emmerder.

Ce que dit Bauby, c’est qu’il faut accepter l’ennui, y voir quelque chose de délectable, agréable. L’idéal serait de conserver cette capacité à s’émerveiller, rester un peu naïf et innocent, et trouver tout intéressant.

Utopique encore un peu non ?

 Oui…. Après, à force de fuir l’ennui on est peut-être un peu intoxiqué par des divertissements futiles.

On y revient, il faut donc accepter l’ennui ?

 Oui. D’ailleurs, c’est Pascal qui dit « Tout le malheur des hommes vient du fait qu’ils n’arrivent pas à rester seuls dans une chambre ». Je trouve ça respectable moi, quelqu’un qui choisit de se retirer du monde, comme l’a fait Salinger, au lieu de faire le tapin comme moi (Rires).

Non, je ne pense pas que vous fassiez le tapin, mais c’est vrai que vous forcez un peu l’interrogation. Dans le dernier édito de Lui vous dites « à tous les lecteurs naïfs de ce magazine : je ne me tape malheureusement pas toutes les filles qui y posent nues ».

Vous aimeriez vraiment vous les taper toutes ces filles ?

 (Rires)

 Ce que je veux dire, c’est que vous ne ressemblez pas du tout à vos livres, en tout cas le dernier.

Le personnage que vous êtes publiquement et celui que vous êtes quand vous décrivez cette rencontre ridiculement touchante avec Lara Micheli, semblent être diamétralement opposés.

 Vous savez, nous sommes compliqués, nous, les humains. A différents moments de la journée, on est différents. Vous m’auriez vu hier soir au Montana, j’étais un débile mental, j’enchaînais les jets 27 en dansant sur les tables, en faisant n’importe quoi ! On a fait le ménage avec des brésiliennes que je n’avais jamais vues de ma vie ! (Frédéric Beigbeder célébrait la projection équipe de son film L’idéal qui sortira le 15 juin prochain ndlr)

Et je suis aussi le mec qui a écrit ce livre. Chaque virgule d’Oona et Salinger me définit complètement.

Que vous inspire, l’engouement généralisé pour toutes ces applications de dating, en passe de transformer l’amour, autant que le sexe, en bien de consommation périssable ?

 Je ne m’en sers pas, mais ça me fascine ! Je suis infiniment jaloux des jeunes d’aujourd’hui parce que de mon temps, c’était infiniment plus compliqué de rencontrer quelqu’un, d’embrasser quelqu’un, de coucher avec quelqu’un. Aujourd’hui il suffit de zapper parmi des milliers de personnes. Je les envie follement.

En fait, Tinder est un peu l’aboutissement du raisonnement développé par Michel Houellebecq dans L’extension du domaine de la lutte. La lutte sociale est devenue une lutte sexuelle. Finalement si t’es jeune, jolie, connue, tu auras accès au sexe. Sinon, tu dégages.

C’est un peu noir comme tableau

 Oui, je trouve ça atroce ! Je trouve ça dégueulasse ! Mais je trouve que c’est intéressant pour un romancier. Mais en soit, c’est effrayant ! C’est la fin du hasard !

Avant Tinder, on trouvait les gens en boite de nuit, dans un resto, à son boulot….

Le truc effrayant, c’est d’avoir le choix parmi des centaines de gens. Je crois que l’on se demandera toujours s’il y a mieux ailleurs. D’ailleurs, on ne sait jamais non plus si l’autre n’est pas en train de regarder ailleurs, sur ce marché ultra libéral du sexe (Rires).

Sauf que théoriquement, et j’espère que ça n’est pas utopique, au moment où l’on s’installe dans une relation, nous et l’autre ne sommes plus intéressés par autre chose.

 Je ne sais pas. Parce que vous savez moi, je suis marié, je suis heureux et tout… Mais est-ce qu’on ne compare pas tout le temps quand même, sa femme ou son mari aux milliards d’autres êtres humains sur terre. On est toujours en train de vérifier s’il n’y a pas mieux non ? On est toujours sur un marché, toujours menacé de ne pas être irremplaçable.

Vous décrivez votre rencontre avec Lara Micheli comme un ancrage, une arrivée à bon port tant attendue. Est-ce que c’est ça l’amour ? Un ancrage ?

 Ce qui m’a fait basculer, c’est que j’ai vu cette très jolie jeune femme qui a accepté d’être ridicule avec moi. J’ai trouvé que ça, c’était très solide. Si tu traverses une phase de ridicule debout sur une table, ivre devant plein de gens, plus rien ne peut t’arriver. Ça a donné à la rencontre quelque chose de plus sûr. On essaye souvent de faire le beau quand on rencontre quelqu’un, de se présenter sous son meilleur jour, ça s’appelle la séduction. Mais si tu te débarrasses de ça et que tu es pathétique, ça crée des liens.

Alors est-ce qu’aimer quelqu’un voudrait dire savoir être ridicule avec l’autre ?

 Peut-être oui, c’est vrai. Il faut arrêter de vouloir correspondre aux schémas publicitaires, aux contes de fées. Si on arrive à se débarrasser de ces clichés-là, on a peut-être une chance de s’en sortir. Si on veut tout le temps être beau sur les photos, ça ne sera pas vrai. Certaines personnes passent leur vie en représentation et meurent heureux comme ça. Moi, je ne marche pas comme ça. J’ai besoin de foutre en l’air ces images. Après, peut-être que ce sont ces gens-là qui sont heureux, ceux qui ne se posent pas de questions.

Je ne sais pas s’ils sont heureux

 Ou alors peut-être juste con. Pensez à l’expression « imbécile heureux ». C’est ça le secret, il faut être con ! Il y a des gens pour qui le bonheur c’est une femme qui ressemble à une actrice, une belle maison avec des rideaux fleuris, des enfants qui courent dans le jardin et qui tiennent comme ça pendant toute une vie.

C’est quoi pour vous le bonheur alors?

 (Rires) Je ne sais pas. Un mot malheureux.

 Et le malheur ?

 Le malheur c’est la condition humaine, le fait d’être mortel. On te donne quelque chose d’extraordinaire et on te le reprend, c’est quand même un sale coup.

Ça serait pas mal d’être immortel ?

 Ah bien sûr ! Je suis pour la suppression de la mort !

Oona se marie avec Charlie Chaplin; avec lequel elle avait 35 ans d’écart. Vous êtes vous-même de 25 ans l’aîné de votre femme.

 Oui, Charlie m’a battu.

Vous avez fait fort quand même.

 Merci.

Je pense à l’adage « Mariage plus vieux mariage heureux ». Qu’est-ce que ça vous évoque ? En quoi votre mariage d’aujourd’hui est-il différent des précédents ?

 Moins d’illusions, moins de puérilité, moins de frustration, moins l’impression d’être insatisfait.

Dans L’amour dure 3 ans, j’ai écrit qu’au premier mariage, on cherche la perfection et au deuxième, la vérité. La perfection n’est pas de ce monde. Vouloir être parfait avec la femme parfaite et correspondre à une image cinématographique, c’est immature, c’est impossible. Un jour on se réveille avec une fille normale qui n’est pas parfaite.

Oona disait de Chaplin « He made me mature, I kept him young ». Vous vous y retrouvez ?

 Oui. C’est très beau cette idée, un échange de bons procédés. Tu me donnes ta jeunesse, ton enthousiasme, ton énergie, ton innocence, ta capacité à être émerveillée, à éclater de rire. Et moi, je te donne un peu de sagesse, un peu de connaissances. Je te montre et t’apprends des choses. Et alors c’est fantastique. On ne peut pas s’emmerder dans ces cas-là. Le problème, c’est quand vous êtes avec des gens qui vous ressemblent trop.

 Il semble qu’Oona et Salinger soit un aboutissement. Cette histoire d’amour non vécue semble vous avoir permis de vivre la vôtre, la vraie, celle dont vous racontez la rencontre à la fin du livre. Vous dites d’ailleurs « C’est Oona qui m’a amené à Lara ».

 Oui. C’est curieux, quand on travaille sur un sujet, on finit par rencontrer quelqu’un qui ressemble à ce sujet. En fait, quand on écrit, on est perméable à pas mal d’incidents. C’est pour ça qu’un type qui écrit est assez invivable, il est dans son monde. Il choppe des trucs, il espionne et se nourrit de tout.

En allant en Suisse, je suis tombé sur cette petite brune qui ressemble un peu à Oona et je n’ai pas pu résister.

On vous croirait amoureux de cette Oona. De tous vos livres, c’est le seul personnage pour lequel vous semblez avoir un amour authentique, une affection profonde.

 Quand j’ai vu cette photo, j’ai enquêté sur cette fille, j’ai tout connu de sa vie, j’ai lu toutes les bios sur elle. Et à force de chercher cette figure féminine, cet idéal, je suis tombé sur quelqu’un dans la vraie vie. Donc c’est dangereux d’écrire, il faut faire attention parce que sinon on finit par se marier (Rires).

A vous lire et à vous entendre, on pourrait s’imaginer qu’à vos yeux, l’amour ne reste beau que s’il n’est pas vécu.

 Je vous parlais de l’état amoureux, de la cristallisation, des commencements. Le plus sublime des commencements éternels, c’est l’histoire non consommée en fait. Pour moi le sommet de la passion c’est l’amour platonique.

interview frederic beigbeder