Un conte immoral sur l’addiction à prescrire, un univers loufoque et désopilant, pour voir l’extraordinaire dans l’ordinaire : tout un programme !

« Le monde tout entier aspire à la liberté, et pourtant chaque créature est amoureuse de ses chaînes. Tel est le premier paradoxe et le nœud inextricable de notre nature »1. Les chaînes auxquelles nous sommes attachés prennent de multiples formes et facettes. Certains d’entre nous confessent leur(s) faiblesse(s) et d’autres masquent, en apparence, leur(s) dépendance(s). Bien qu’avec la même orthographe, le terme d’addiction ne soit pas un anglicisme, provenant étymologiquement du nom latin « addictio » qui visait, en droit romain, la mise aux enchères des biens d’un débiteur insolvable. En leur absence, on pouvait décider d’une mise en esclavage de l’accusé. Devenir captif de ses liens. Ne pas avoir envie de les rompre. Ne pas ou ne plus pouvoir les dissimuler. Nous sommes beaucoup à être addict. À quelque chose ou à quelqu’un, à un sentiment et une sensation, à ce qui nous procure bien-être et jouissance dans l’immédiat. Alcool, drogue, sexe, internet. Notre époque postmoderne stimule nos envies de transgression et crée de nouveaux désirs. Nous avons tous nos angoisses et nos dérives, inutile ici de rougir ou de s’en cacher, préférons-y l’échappatoire par le rire. Une bande de névrosés… Ça peut marcher !

C’est ce que nous suggère l’écrivaine française Héléna Marienské, agrégée de lettres modernes et auteure de trois précédents livres, avec son nouveau roman Les ennemis de la vie ordinaire, qui sort chez Flammarion en cette rentrée littéraire. En 2006, Rhésus, élu « Meilleur premier roman » par le magazine Lire, raconte l’histoire fantasque des bouleversements engendrés par l’arrivée d’un singe bonobo dans une maison de retraite. Deux ans plus tard, Le Degré suprême de la tendresse, récit érotique dont le titre ferait référence au cannibalisme selon Dali, pastiche le style de plusieurs écrivains. Fantaisie-Sarabande, le suivant, mêle intrigue policière et sexuelle dans un registre comique. La romancière semble aimer le rire autant que le mot, un vrai talent dont nous autres, lecteurs, profitons allègrement. Découvrir son oeuvre, c’est rejoindre une sphère chaude et réconfortante qu’on peine à quitter, un univers loufoque et désopilant, un monde de dérision où l’on se moque gaiement de tout, des autres et puis de nous. C’est aussi accepter le voyage et s’en réjouir, quitter le quotidien, le temps d’un trajet ou bien d’une soirée. Voir l’extraordinaire dans l’ordinaire : tout un programme.

Le titre est à propos. Les ennemis de la vie ordinaire. Ils sont 7 et s’appellent Gunter, Pablo, Jean-Charles, Mylène, Elisabeth, Mariette et Damien. Il y a aussi les fidèles compagnons, Blaise et Mucho, les deux chiens. L’histoire est celle d’un groupe de névropathes souffrant de graves addictions – jeux d’argent, adrénaline sportive, cocaïne, shopping et cleptomanie, héroïne et autres drogues dures, luxure – réunis par la démarche d’une thérapeute, Clarisse, convaincue du potentiel de sa méthode dont elle vante le caractère novateur. Améliorer l’état de santé de ses patients et les aider dans leur combat contre l’addiction, qu’il soit ou non consenti au départ, par la mise en place d’une séance collective qui complète le tête-à-tête privé. Malgré quelques peurs, la jeune femme, un peu trop carriériste, pense viser juste. Les premières réunions sont encourageantes mais très vite, la situation dégénère. Il faut avouer que présenter un prête cocaïnomane à une shopping addict ou à un obsédé sexuel, pour ne citer qu’eux, était un pari dangereux. Complètement dépassée, la thérapeute déserte et déprime, abandonnant ses patients, soudain livrés à eux-mêmes. Alors on va boire un coup dans le bar d’à côté, on apprend à se connaître, on plaisante de notre vi(c)e. Le groupe protège et rassure. L’union fait la force, c’est bien connu, elle provoque aussi l’entraide, l’amitié et même l’amour. Grâce à elle, l’impossible devient possible et l’ordinaire s’offre le luxe d’un extra. Ce n’est plus l’histoire d’1 mec mais de 7. C’est l’histoire d’1 groupe. 7 addictions pour 1 même addition.

Il est plutôt rare de rire par la lecture. Le vrai rire, le sincère, le fou. Le nouveau né d’Héléna Marienské est hilarant et captivant, sa construction, pertinente et réfléchie, sa plume, jouissive. On accueille avec grand enthousiasme la satire de quelques travers de notre époque actuelle où le milieu de la psychiatrie analytique en prend pour son grade. On rit et on s’attache, on s’émeut, on s’inquiète. On s’identifie aussi, beaucoup. L’une des forces du livre tient à la qualité de ses personnages, présentant chacun une identité bien définie et un vif intérêt pour le lecteur.

« Si tant est qu’il faille différencier les bons livres et les grands livres (ces derniers étant ceux que l’on aime à relire, qui marquent leur temps et dont la portée devient universelle), nous dirons que le livre d’Héléna Marienské fait partie de ces innombrables créations littéraires que l’on oubliera peut-être vite mais qui sont écrites avec brio et savent captiver le lecteur »2.

Un conte immoral à prescrire. « Abstinents s’abstenir »3.